Samedi 21 octobre 2006
Pour le week-end de la St Sylvestre, souviens-toi,nous avions programmé une escapade en amoureux dans la région niçoise, histoire de s’ensoleiller le moral.
Le jour de l’an nous avons laissé nos envies vagabondes nous promener tout le long de la route côtière depuis Nice vers l’ouest, jusqu’à Cannes naviguant d’émerveillement en émerveillement. La fin de l’après-midi et son crépuscule rose approchant, nous avons été tentés par les indications de notre guide routier à nous attarder à pied sur le sentier côtier du Cap d’Antibes : grandiose idée…
Viens, on marche encore ensemble…

BALADE
L’an 2005 se levant avec un doux soleil sur les toits de Nice où nous séjournions, décision fut prise de commencer cette nouvelle année sous la caresse de ces rayons réconfortants, en une tranquille excursion. Au gré des humeurs sinueuses de la route longeant la côte vers l’ouest en direction de Cannes, nos yeux ont découvert les courbes littorales dans une union de bleus multiples aux anthracites rocheux. Séduits, nous voulions goûter ce ravissement au plus près, libérés des ronflantes harmonies du moteur et de l’écran artificiel des vitres. Conseillés par notre petit livre guide, à la sortie d’Antibes, direction Juan-les-Pins, nous avons orienté nos dociles roues dans une petite anse, vers la plage de la Garoupe, pour laisser la voiture gentiment se dorer au soleil, sur un parking aménagé (qui doit sembler bien petit en été, lorsque débordent les touristes).
Le soleil déjà déclinait sur cette journée première, teintant l’azur pur et lumineux de nuances roses, douces comme des pétales de printemps… Vite nous abandonnions le carrosse pour donner libre cours à nos pas, escortés de mon fidèle Nikon F50 aux performances argentiques. Le sentier débute là, discrètement, au bord des vaguelettes timides qui bercent quelques mouettes paresseuses. Un cormoran se juche sur le pic pierreux qui dépasse les flots au milieu de la crique et ouvre à demi ses ailes pour les sécher dans les rayons tièdes. Il s’immobilise là dans une pose d’artiste devant les flashes et je ne peux résister à déclencher le premier jet d’obturateur à cette invitation.
Sous les pins d’Alep aux formes torturées comme des âmes humaines et dont les branches témoignent des épreuves ventées nous nous engageons sur une plateforme aménagée qui nous guide comme un entonnoir dans le goulot étroit que nous devons suivre. À notre droite les murs hauts qui ceinturent l’intimité des riches villas ferment les perspectives obligeant nos yeux à se lever en contorsion pour apercevoir le sommet de la colline où se dresse le phare en fière sentinelle. Derrière nous, se parsèment de contemporaines demeures dans leur écrin vert vallonné; et sur la gauche la Méditerranée échoue ses petites vagues joueuses sur des ribambelles de rochers aux pointes en désordre savant. Cette forêt minérale décline ses nuances grises de pâle ou perle où le vent persévérant les sèche et les lisse au sel, à anthracite parfois noires lorsque l’eau les a habillé, une écharpe blanche traînant encore négligeament. Nos regards égayés surveillent ce jeu d’eau pour ne pas manquer la prochaine limite atteinte par la vague poussée par les audaces d’un vent qui s’en mêle agréablement.
Sous nos pieds, les reliefs s’accentuent et nous devons prêter attention à notre progression. Le serpentin aménagé s’éloigne un peu de l’eau et s’élève, le passage se rétrécit, nous devons saluer de près les promeneurs que nous croisons. Après avoir franchi quelques marches abruptes que sécurise une rampe de métal, nos yeux décrochent de nos pieds vers de plus larges envies et, écarquillés, sont envahis par un panorama hallucinant.
C’est la Baie des Anges toute entière que notre regard embrasse. L’arc parfait au loin se frange d’un rang réguliers de droits lampadaires qui souligne la Promenade des Anglais et se double de la célèbre verte rangée des palmiers qu’en plissant les yeux nous distinguons. Derrière s’ouvre la ville de Nice, dépliée, large et qui s’étire, pieds méditerranéens, tête élevée, presque alpine ; on la croirait prête à se laisser glisser sur les flancs montagneux jusque dans l’eau marine, jouant sur ce toboggan naturel qu’elle épouse. Sa tête haute se pare d’une coiffe étagée : posés sur ses derniers toits de fortes collines en végétation dense protègent la cité ; dans la lumière déclinante, elles ressemblent à de puissants casques noirs prêts à affronter orages et tempêtes au-dessus des demeures niçoises.
Au-dessus encore, plus loin, de hauts sommets se découpent en chapeau de dentelles blanches parés de ces neiges immortelles ; la perspective s’élève et s’affine ; la pure blancheur des cimes appelle regards et rêves ; le crépuscule rose qui laisse dans l’ombre les étages inférieurs, nimbe ces reliefs raffinés de cette lumière aux couleurs douces, la montagne rosit de plaisir à l’heure du coucher, dans les rayons flatteurs. Mon objectif par ce tableau chatouillé fixe l’instant, la lumière qui par lui jamais ne s’éteindra…
En bas, la ville déroule, en une main qui frôle l’eau, les pistes de son aéroport audacieux, excroissance urbaine sur la mer, à l’orée ouest de la ville, d’où naît la Promenade des Anglais. Sur nos têtes arrivent les gros avions dans un ronronnement encore nuageux ; ils scintillent fièrement dans l’éclairage rose que leur offre l’astre couchant. Gracieux, leur vol dessine une belle courbe qui survole et croise la baie pour aborder la ville par son profil et non de en impolitesse frontale. Les ailes métalliques s’inclinent, le nez fléchit en une révérence et l’oiseau descend sur la ville. Nous suivons ce vol en parade d’approche amoureuse. L’avion entre dans la pénombre quittant les lampes crépusculaires ; en un salut amical ses feux électriques clignotent à leur tour et la piste en dessous allume ses repères lumineux pour accueillir l’engin. L’avion plonge progressivement et semble caresser les tuiles, les pénétrer ; il se confond dans la lumière faible aux tons urbains et s’efface à nous momentanément malgré note attention captivée, puis dans un clin d’œil rouge il se rappelle à nos yeux toujours scrutateurs, nos sourires enfantins s’allument aussi, satisfaits de n’avoir point capitulé dans leur poursuite. Les ailes paraissent s’immiscer entre les murs, plus bas encore, plus près et définitivement l’avion disparaît à notre regard, intimement relié au tarmac par son atterrissage spectaculaire. Nous imaginons l’émerveillement des passagers qui déferlent là-bas après ce survol extraordinaire qui leur a offert cette magie de la baie.
Notre marche lente se poursuit sur ce passage qui serpente joueur dans les reliefs rocheux pour flirter ensuite avec les murs hauts, imprenables. Par endroit, une marche supplémentaire sort du sentier sur une porte lourde que notre curiosité pousserait volontiers ; mais les interdits cadenassés arrêtent là nos envies de gamins en quête de grandes aventures… Seuls nos yeux plaqués entre pans massifs et gonds rouillés pénètrent les mondes fermés : ils cueillent par là quelques bribes de cet inconnu fortuné : d’immenses parcs savamment aménagés invitent à la découverte d’une flore riche, préservée, entretenue ou sauvage. Au milieu, matérialisé par de belles dalles de pierre plate, un itinéraire invite et échappe à notre regard vers des palais inaccessibles dont nous ne pouvons qu’entr’apercevoir une tour, une terrasse belvédères certains sur ce panorama enchanteur. Une princesse scrute-t-elle l’horizon enluminé?
Au bord du sentier comme derrière les forteresses, la végétation généreuse reste verte malgré la saison -coronilles, lauriers-roses, pins ou buissons de chênes verts et autres cactées en tout genre… quelques fleurs même se risquent à éclore et laissent filtrer un timide parfum qui ne se dévoile qu’à qui sait se pencher, s’attarder, repérer le bijou dans son écrin vert.
Le chemin à nouveau se complique et escalade un roc plus haut, une petite bifurcation propose aux courageux un surplomb que je ne peux m’empêcher de rejoindre. Je me penche pour à l’à-pic observer le jeu de vagues à mes pieds. Vertige…
La petite falaise s’ouvre pour inviter et accueillir la vague ; là, les eaux présentent leurs harmonies turquoises et émeraudes, pénètrent l’intimité du corps rocheux offert en un va et vient sensuel et se marient en accords a l’orgasme écumeux sur l’antre anthracite qui rosit dans l’extase. Le désir en vagues naît en profondeur dans ces fonds qui semblent proches mais insondables, source intime que ne peuvent masquer des eaux trop limpides de leur pureté vierge.
Mon déclic témoin immortalise l’union.
Le parcours continue, plus calme, toujours zigzaguant et après une grande courbe qui sui un cap, Nice qui s’est ornée de petites étoiles électriques scintillantes pour le confort de ses âmes sort de notre champs. Nous sommes d’un coup comme des robinsons sur leur îlot rocailleux, isolés entre murs et littoral rocheux, encerclés par les flots aux humeurs aujourd’hui douces.
Des avions encore passent indifférents a notre sort au-dessus de nos têtes. Cette illusion d’aventures nous égaie et nous donne l’envie de courir, libres et seuls dans cet horizon de pierres et d’eau, nature, pour nous griser de vent salé, du chant des vagues, de lumière magiquement rose qui s’amenuise.
Nous avançons toujours, sans courir cependant sur cette étroite piste, qui nous en étions avertis, mais excités, ne progresse pas forcément en toute quiétude et peut s’avérer dangereuse par gros temps où les vagues tempétueuses viennent s’écraser sur le chemin, au pied des murailles, sans se soucier du piéton aventurier…
La soleil encore décroît et sa lumière se raréfie, augmentant l’impression d’isolement, bien que quelques autres promeneurs parsèment la grève de rochers où ils ont accédé sautant de rocs en pics, enjambant failles et eaux, hors piste pour s’asseoir au hasard d’une pierre plus confortable et baigner dans ce romantique crépuscule.
Ici une femme assise, jambes repliées sous son menton, paraît méditer devant cette féerie en rose, le regard perdu sur les Anges de la baie, vers les anges de ce ciel paradis. Elle semble sereine, posée là depuis que le soleil est entré en scène, sans rien attendre, se laissant porter par le temps qu’égraine en métronome naturel le flux des vaguelettes ; partira-t-elle au tomber du rideau, ou attendra-t-elle le salut de l’astre blanc dans son chœur d’étoiles qui feront crépiter l’eau devenu encre ?
Là, deux époux se serrent sur un rocher accueillant mais étroit, partageant sans mot leur contemplation, sont-ils touristes opportuns ou spectateurs fidèles qui chaque soir ont fixé rendez-vous au soleil?
Un peu plus loin, adossés au fort rempart, de jeunes amants s’enlacent, s’embrassent, échangeant dans leurs yeux pétillants les étincelles de l’amour et la flamme du coucher. Ils profitent de cette ambiance propice pour un témoignage réciproque des sentiments qui les animent ; qui résisterait à pareil décor pour se déclarer ou se promettre ?
De fait nos mains s’approchent et se croisent dans une intense émotion –impression de moment rare, exceptionnel, et magique qu’il nous faut absorber jusqu’à la moelle sans perdre miette… nous retrouvons nos âmes d’amoureux enjoués comme aux premiers jour ; l’émerveillement du moment nous rappelle l’émerveillement de notre rencontre, nous envahissant de cette chaleur profonde qui porte les cœurs.
Nous poursuivons inlassables, mais la pénombre devient dense… Nous aurions voulu aller plus loin, découvrir la mythique villa d’Eilen Roc, commandée à Garnier par un riche gouverneur des Indes amoureux éperdu d’une belle Cornélie (Eilen Roc en étant l’anagramme romanesque) à qui il voulait offrir un palais au paradis, palais qu’elle n’habitera jamais… nous aurions voulu contourner le cap pour combler nos yeux insatiables, nos émotions toujours en attente, de la vue magnifique sur Juan qui s’emballe jusqu’à Cannes et la pointe de l’Estérel… La nuit s’approche trop vite et nous oblige à faire demi-tour. Nous repartons à regret… il faudra revenir !
Plus vite mais attentifs aux pièges rocheux que camoufle l’ombre, nous parcourons en sens inverse ce chemin qui nous a enchanté. Les reflets aux nuances riches se sont éteints, se reposent dans leurs draps de ténèbres, pour mieux s’offrir encore demain dans leur apparat de soleil aux yeux émerveillés de tous ceux qui viennent à leur rencontre ; Nice se dessine en nappe plus dense au bord des eaux luisantes et fait pétiller ces yeux électriques qui émaillent le miroir méditerranéen comme une guirlande joyeuse.
Rapidement nous rejoignons, accompagnés d’autres promeneurs aiguillonnés par l’heure qui avance, le carrosse qui nous a attendu, presque surpris après tant de féerie qu’il ne soit pas citrouille !
Silencieux nous roulons vers ce Nice qui maintenant scintille de tous ses feux, en vedette de la riviera. Nos regards se croisent complices, les mots sont inutiles, retenus car trop faibles devant cette magie qu’ils banaliseraient. Ce moment précieux nous porte, nous conduisons presque inconscients revenant difficilement dans le monde plus habituel…
L’émotion de l’instant, l’émerveillement ravivent nos sentiments, nos coeurs se sont à nouveau touchés dans cet envol partagé en communion céleste –as-tu senti ?

SandrineG

